Introduction à l'éthique des vertus
L’éthique des vertus est une approche philosophique dont les racines remontent à l'Antiquité. Elle se concentre
avant tout sur les qualitées inhérentes de la personne qui agit et prend la décision (agent éthique).
Une vertu est une qualité morale sage et durable, permettant à une personne de prendre de bonnes décisions et de bien agir.
Une action est bonne si, et seulement si, elle est accomplie de la bonne manière, pour une bonne raison d'agir.
Contrairement à l'éthique déontologique ou utilitariste, l'éthique des vertus ne se concentre pas sur les conséquences d'un acte ou sur le respect des règles.
Éthique déontologique
Action → Devoir moral
Focus sur le principe et la règle
- Ne jamais sacrifier quelqu’un intentionnellement
- Agir par pur respect de la loi morale, peu importe les conséquences
Éthique des vertus
Action → Sagesse pratique
Focus sur la personne ou l'entité qui agit
- Agir avec prudence en trouvant le "juste milieu" adapté à la situation
- Faire ce que ferait une personne moralement excellente et responsable
- Développer les bonnes habitudes par la pratique
Éthique utilitariste
Action → Conséquences
Focus sur le résultat global
- Le plus grand bonheur pour le plus grand nombre
- Enfreindre temporairement une règle si cela permet de sauver plus de vies
La figure centrale de cette éthique est Aristote. Pour lui, le but de la vie et de l'action humaine est le bonheur,
ou eudémonisme (εὐδαιμονία), signifiant la plénitude de l'épanouissement.
Nous faisons le bien car cela nous fait du bien
La vertu est une disposition à agir d'une façon délibérée, consistant dans une moyenne (médiété) relative à nous, laquelle est rationnellement déterminée
et comme la déterminerait l'homme prudent. Mais c'est une moyenne entre deux vices, l'un par excès, l'autre par défaut ; [...] tandis que la vertu découvre et choisit le juste milieu.
– Aristote
Afin d'exemplifier cette citation, nous pouvons dire que le courage est la vertu se trouvant au juste milieu entre la lâcheté (défaut) et la témérité (excès).
La prudence, qui consiste à faire preuve de la circonspection nécessaire afin de discerner la bonne attitude en toutes circonstances, est citée comme étant la sagesse fondamentale.
Qui doit définir les règles morales ?
La programmation d'une voiture autonome n'est pas qu'un défi technique , mais est un choix moral structurant pour la société. Les règles en cas d'accident inévitable doivent être
définies par des agents moralement compétents (ingénieurs, décideurs politiques, juristes, éthiciens, etc.) capables d'exercer la prudence, la justice et la responsabilité.
La technologie derrière la voiture autonome doit incarner ces vertus à travers sa conception.
Quelles vertus la voiture autonome peut-elle influencer ?
La voiture autonome influence les vertus de toutes les parties prenantes, positivement et/ou négativement.
Les passagers de la voiture
Un impact mixte
- Activité vs passivité : De manière positive, la voiture libère du temps et réduit le stress. De manière négative, elle risque d'encourager
une forme de paresse et une perte de vigilance.
- Responsabilité : La responsabilité ne disparaît pas, elle se déplace. L'utilisateur n'est plus responsable de l'exécution immédiate, mais du choix d'utiliser l'outil
et de maintenir une certaine vigilance.
Un impact potentiellement négatif
- Prudence (phronesis) : La capacité à juger une situation concrète et à prendre une décision adaptée risque de s'atrophier, car le passager n'exerce plus cette compétence.
Les autres usagers de la route
Un impact potentiellement positif
- Confiance raisonnable : La voiture autonome oblige les usagers à trouver un "juste milieu" entre deux vices (l'excès de confiance et la méfiance totale),
ce qui correspond à la définition même de la vertu chez Aristote.
Un impact potentiellement négatif
- Prudence réelle : Il y a un risque de relâchement de l'attention
et de comportements opportunistes ("la voiture est programmée pour freiner, je peux traverser sans regarder").
- Responsabilité : Les autres usagers pourraient être tentés de transférer implicitement la responsabilité vers la machine : « Ce n'est plus à moi de faire attention. » Or la responsabilité morale reste partagée : même face à une technologie avancée, chacun demeure responsable de ses propres actions (traverser prudemment, respecter les règles, anticiper les risques).
Les concepteurs et l'intelligence artificielle
Même si l'IA n'est pas un agent moral au sens strict, elle doit être conçue de manière à incarner certaines vertus à travers sa programmation. Les constructeurs, quant à eux, occupent une place centrale dans la définition concrète des choix moraux intégrés à la technologie.
Les vertus de l'intelligence artificielle
- Prudence (phronesis) :
Analyser le contexte, éviter les décisions excessives et choisir l'action la plus moralement appropriée selon les circonstances (conditions météo, densité de circulation, vulnérabilité des usagers), sans appliquer des règles rigides de manière aveugle.
- Justice :
Traiter toutes les vies comme ayant une valeur égale, sans discrimination algorithmique (âge, statut social, richesse, condition physique). La valeur d'une vie humaine ne doit jamais être réduite à un simple paramètre statistique.
- Responsabilité sociale :
Concevoir la technologie en tenant compte de son impact collectif : évaluer les conséquences sociales (emploi, accessibilité, sécurité routière), veiller à ce qu'elle bénéficie au plus grand nombre et éviter qu'elle accentue les inégalités.
- Honnêteté :
Assurer la transparence sur les principes intégrés dans les algorithmes, les critères de décision et les limites du système, afin que la technologie soit lisible et compréhensible pour ses utilisateurs et la société.
Les vertus des constructeurs automobiles
- Prudence technique et éthique :
Anticiper les risques, tester rigoureusement les systèmes et ne pas commercialiser prématurément un dispositif insuffisamment sécurisé.
- Justice :
Éviter d'orienter les choix algorithmiques en fonction d'intérêts purement économiques et garantir un accès équitable à la sécurité.
- Responsabilité :
Assumer les conséquences des défaillances techniques et ne pas transférer abusivement la responsabilité vers l'utilisateur.
- Honnêteté :
Communiquer clairement sur les capacités réelles du véhicule, ses limites et ses marges d'erreur.
- Tempérance :
Résister à la pression du marché et à la recherche exclusive du profit au détriment de la sécurité.
Paradoxe : Si la machine prend toutes les décisions prudentes, comment l'humain peut-il continuer à pratiquer et développer sa propre prudence, sachant que
l'excellence des vertus s'acquiert par la pratique ?
Comment améliorer la technologie afin d'encourager un comportement vertueux ?
Le philosophe Alasdair MacIntyre souligne le fait que l'on devient ce que l'on a l'habitude de faire.
Le but est donc d'éviter la déresponsabilisation totale de l'utilisateur.
Tableau de bord explicatif
Afficher en temps réel les décisions de la voiture (ralentissement, anticipation d'un obstacle).
Cela transforme le passager passif en un observateur actif qui continue d'apprendre et de comprendre la vertu de prudence par procuration.
Capteurs de validation
Exiger de l'utilisateur qu'il valide certains choix non urgents ou qu'il prouve son attention régulière.
Cela permet de maintenir un juste milieu entre la délégation technique et la supervision humaine
À quel type de personne la voiture autonome s'adresse-t-elle et quel type encourage-t-elle ?
La voiture autonome s'adresse à toute personne souhaitant se déplacer de manière motorisée en déléguant la charge mentale et physique de la conduite
(recherche de gain de temps, de confort ou de sécurité).
Par ailleurs, plutôt que de créer des individus totalement passifs, la technologie améliorée encourage une personne dotée d'une nouvelle forme de sagesse pratique.
Ce nouvel agent moral ne conduit plus avec ses mains, mais avec son discernement : il est capable de superviser la machine, d'en comprendre les limites, de partager
la responsabilité et de reprendre le contrôle si la situation l'exige.