Ethique de la responsabilité

Introduction à l'éthique de la Responsabilité de Hans Jonas

L’éthique de la responsabilité développée par Hans Jonas se positionne vis à vis de l'évolution de la puissance de la technologie dans le monde moderne.

Face aux transformations profondes provoquées par les progrès scientifiques et technologiques, Hans Jonas estime que les morales classiques ne suffisent plus à encadrer l’action humaine. Dans son ouvrage Le Principe Responsabilité (Das Prinzip Verantwortung), il affirme que l’humanité doit désormais agir en tenant compte des conséquences de ses actions sur l’avenir et sur les générations futures, dans l'objectif de préserver une vie authentiquement humaine sur Terre.

Approche de la question éthique

La question éthique centrale

Qui doit définir les règles morales guidant une voiture autonome face à un accident inévitable, et sur quelle base éthique, étant donné la diversité des valeurs et des biais humains ?

Qui doit définir ces règles morales ?

Dans la perspective de Hans Jonas, la responsabilité n’est pas distribuée de manière égale entre tous. Elle dépend des rapports de pouvoir, de savoir et de capacité d’action.

"La responsabilité est un corrélat du pouvoir, de sorte que l’ampleur et le type du pouvoir déterminent l’ampleur et le type de responsabilité." – Hans Jonas

Les utilisateurs ordinaires n’ont à priori ni accès au code source, ni compréhension complète des modèles de décision, ni véritable capacité d’influence individuelle sur l’architecture morale du système. À l'inverse, ceux qui ont le savoir technique (ingénieurs, experts IA), le pouvoir économique (entreprises) et le pouvoir normatif (autorités publiques, législateurs) ont d'avantage de responsabilité morale.

Nous sommes donc face à des rapports non réciproques : certains acteurs décident, d’autres subissent potentiellement les conséquences. Cette asymétrie fonde des obligations unilatérales.

Les concepteurs

Les ingénieurs et experts IA décident de l’architecture des systèmes, des seuils de sécurité et des règles de réaction. Leur savoir technique leur donne une responsabilité directe.

Les entreprises

Elles disposent du pouvoir économique, choisissent les stratégies de développement et décident souvent entre sécurité, rapidité de mise sur le marché et rentabilité. Leur responsabilité est donc majeure.

Les États et législateurs

Ils ont le pouvoir normatif de fixer des cadres de contrôle et des limites légales.

Sur quelle base éthique ?

"Agis de la façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre" – Hans Jonas

Appliqué à la voiture autonome, cet impératif signifie que les règles morales intégrées au système doivent viser à protéger la vie humaine, préserver la dignité des personnes et éviter de réduire l’humain à une simple variable d’optimisation. Une programmation ne peut pas traiter les personnes comme des données ou comme de simples coûts à minimiser. Même lorsqu’un accident semble inévitable, la logique technique ne peut pas banaliser la mort ni convertir la valeur d’une personne en un paramètre.

Les fondements ontologiques mobilisés par Hans Jonas

Chez Hans Jonas, l’éthique de la responsabilité repose sur plusieurs dimensions fondamentales.

1. Liberté et responsabilité

L’humain est un être libre, donc un être responsable. Même si la décision immédiate est déléguée à la machine, la responsabilité de cette délégation reste humaine.

2. Valeur intrinsèque d’autrui

Chaque personne impliquée dans un accident possède une dignité propre. Elle ne peut pas être réduite à un score, un profil ou une donnée probabiliste.

3. Vulnérabilité humaine

Les situations d’accident sont précisément des situations de vulnérabilité extrême.

4. Responsabilité prospective

La responsabilité ne porte pas seulement sur ce qu’on a fait, mais sur ce qu’on permet de rendre possible dans l’avenir. Il faut donc anticiper les effets futurs de l’automatisation.

Cette dimension prospective est essentielle. En effet, dans le cas des voitures autonomes, il ne suffit pas d’attribuer une responsabilité après un accident. Il faut concevoir maintenant des systèmes qui ne relègue pas au second plan la sécurité, la liberté ni les capacités morales des générations futures.

Est-ce un bien pour les générations futures ?

Hans Jonas oblige à poser une question plus large que l’efficacité : Quel monde cette technologie prépare-t-elle ?

Une innovation n’est moralement acceptable que si elle constitue un héritage soutenable et authentiquement humain.

Un héritage potentiellement positif

  • Réduction des accidents : si les systèmes deviennent plus fiables que les conducteurs humains, ils pourraient diminuer les morts, les blessés et les erreurs liées à l’alcool, à la fatigue ou à la distraction.
  • Extension de la mobilité : les personnes âgées, en situation de handicap ou à mobilité réduite pourraient accéder plus facilement aux déplacements et à l’autonomie.
  • Amélioration de la circulation : une conduite plus coordonnée peut limiter certains embouteillages et rendre les déplacements plus fluides.
  • Bénéfices environnementaux indirects : une conduite plus régulière et moins de congestion peuvent réduire une partie de la consommation énergétique et de la pollution locale.

Un héritage potentiellement négatif

  • Perte d’emplois : certains métiers du transport pourraient être fragilisés, même si de nouveaux emplois techniques peuvent apparaître.
  • Perte d’autonomie pratique : si la conduite humaine disparaît, l’individu pourrait ne plus exercer son jugement direct dans des situations critiques.
  • Dépendance technologique : une panne massive, une cyberattaque ou une défaillance systémique pourraient paralyser des infrastructures entières.
  • Atrophie des compétences humaines : des capacités comme l’attention soutenue, la coordination et la prise de décision pourraient se perdre si elles ne sont plus exercées.

Les risques à long terme selon cette perspective éthique

Perte de capacité humaine

Conduire mobilise l’attention, l’anticipation, la coordination, l’évaluation du risque et la responsabilité immédiate. Si ces compétences ne sont plus exercées, elles peuvent s’affaiblir. Une génération future pourrait ne plus être capable de reprendre le contrôle lorsque la technologie échoue.

Risque systémique

Plus une technologie devient généralisée, plus ses dysfonctionnements prennent une ampleur collective. Si l’ensemble du transport dépend de systèmes automatisés, une défaillance globale pourrait immobiliser des villes, perturber les secours et désorganiser l’économie.

Transformation du rapport à la responsabilité

Le danger n’est pas seulement pratique, il est moral : en habituant la société à transférer la décision à l’algorithme, on peut affaiblir l’idée même que l’humain doit répondre de ses actes et de ses choix techniques.

Risque civilisationnel

Une société entièrement structurée autour de l’automatisation pourrait devenir extrêmement vulnérable. Si plus personne ne sait conduire manuellement et si les infrastructures n’acceptent plus l’intervention humaine, la résilience collective s’effondre.

Les critères éthique de la voiture autonome

Pour compléter l’analyse, on peut formuler quelques exigences cohérentes avec Hans Jonas. Elles ne résolvent pas à elles seules tous les dilemmes, mais elles définissent un cap moral clair.

Transparence

Les critères de décision des systèmes ne devraient pas rester opaques lorsqu’ils peuvent mettre des vies en jeu.

Contrôle humain

La technologie devrait rester un outil sous responsabilité humaine, et non une autorité morale autonome.

Principe de précaution

En cas d’incertitude grave sur les effets futurs, la prudence doit l’emporter sur la seule logique d’innovation rapide.

Débat public

Les règles morales ne peuvent pas être abandonnées à des intérêts privés ; elles doivent être discutées collectivement.