Article scientifique : YouTube, le grand radicaliseur ?
Introduction : le mythe de la neutralité
Le monde d'aujourd'hui est marqué par une forte consommation des réseaux sociaux. Tout particulièrement
dans la société américaine où YouTube représente la plateforme sociale la plus populaire. En effet,
celle-ci était utilisée par 81 % des Américains en 2022 et dont 70 % du contenu regardé provenait des
recommandations de son algorithme. L'impact qu'a ce système de recommandation sur les utilisateurs de
YouTube est donc loin d'être négligeable. Pourtant, l'algorithme de recommandation de YouTube est une
« boîte noire » opaque qui privilégie l'engagement et la consommation de ses utilisateurs afin
de maximiser le profit de la plateforme et ce, au détriment de la diversité des opinions. Cet article
vise dans un premier temps, à prouver scientifiquement l'existence d'une dérive radicalisante des
algorithmes de YouTube mais propose ensuite une intervention permettant aux utilisateurs de reprendre
le contrôle de leur expérience numérique.
Le diagnostic : le cercle vicieux (Loop Effect)
Comment YouTube crée un environnement fermé renforçant les opinions ?
Les trois piliers de l'isolement :
Exposition sélective : les utilisateurs ont tendance à interagir avec des contenus
correspondant à leurs convictions et ce, afin de gérer et réduire le malaise causé par les
incohérences dans leurs croyances.
Homophilie : les utilisateurs ont tendance à interagir principalement avec des
personnes partageant leur idéologie, créant ainsi un premier filtre social.
Bulle de filtrage : l'algorithme de recommandation, en cherchant à maximiser
l'activité et l'engagement des utilisateurs sur la plateforme, amplifie ces deux tendances humaines.
La répétition de ce pattern, au fil du temps, conduit à cet effet de « bulle de filtrage ».
La création du cercle vicieux :
L'interaction entre ces trois facteurs crée ce que l'on appelle « l'effet de boucle » : un
cycle dans lequel, au fil du temps, le système devient de plus en plus biaisé idéologiquement.
L'utilisateur se retrouve dès lors exposé de manière répétée à des contenus qui lui sont familiers,
réduisant progressivement la visibilité de points de vue opposés. Ce cercle vicieux diminue donc la
neutralité de la plateforme YouTube et a pour conséquence d'augmenter le risque de radicalisation
idéologique de ses utilisateurs.
Illustration de l'effet de boucle dans les systèmes de recommandation sociale.
La preuve scientifique : les « Sock Puppets »
Afin de lever l'opacité de la « boîte noire » de YouTube, les chercheurs ont déployé 100 000
sock puppets, des faux comptes créés dans le but d'imiter des utilisateurs réels. Cette étude à grande
échelle a permis notamment le visionnage de plus de 15 millions de vidéos au total sur plus de 110 000
chaînes. Celle-ci a permis de confirmer trois phénomènes majeurs :
Une recommandation idéologique biaisée : dès la page d'accueil, les recommandations
de contenus sont alignées avec les idéologies du compte. Ce biais est encore plus marqué lorsque
les idéologies de l'utilisateur sont plus radicales.
Augmentation de l'exposition aux contenus idéologiques biaisés : lors de la mesure
de l'exposition à une idéologie, on constate que lorsque l'on parcourt une chaîne de recommandation
sur une profondeur de 20 vidéos, elles deviennent statistiquement de plus en plus extrêmes, comme
le montrent les résultats suivants :
Répartition des recommandations « À suivre » pour chaque compte fantôme. L'axe des x
correspond à la profondeur de la séquence, tandis que l'axe des y montre la répartition des
recommandations « À suivre » visionnées par chaque compte fantôme à cette profondeur. La profondeur
0 correspond à la vidéo de départ et reste constante sur tous les graphiques.
Une radicalisation prouvée : les vidéos suggérées pour les profils de gauche et de
droite deviennent statistiquement de plus en plus extrêmes au fil de la navigation dans les
recommandations de l'algorithme. Les scores de « slant » (représentant l'inclinaison
politique) migrent vers les extrêmes comme le montre la figure ci-dessous.
Il est à noter que les comptes idéologiquement plus au centre ne subissent pas ce même effet. En
effet, l'algorithme de recommandation YouTube n'a pas pour principal objectif de radicaliser ses
utilisateurs mais amplifie une tendance déjà présente chez l'utilisateur.
Le slant moyen des vidéos partageant la même idéologie visionnées par chaque compte fantôme
dans les recommandations suivantes. Par exemple, la ligne rouge du haut correspond à l'orientation
moyenne des vidéos de droite visionnées par le compte fantôme de droite. Les lignes pointillées et
en pointillés correspondent respectivement à un écart-type de 1 et au slant moyen au niveau 1 du
parcours. On constate que la moyenne et l'écart-type deviennent progressivement plus extrêmes pour
les comptes fantômes de gauche et de droite.
La solution « Bottom-Up » : CenterTube
YouTube n'ayant aucun intérêt financier à limiter les biais de son algorithme de recommandation lui
générant du profit, les chercheurs ont développé CenterTube. Au contraire d'une approche
« Top-Down » (désignant une intervention conçue et imposée directement par les concepteurs de
la plateforme), il s'agit ici d'une approche « Bottom-Up » (désignant une intervention directe
de l'utilisateur pour reprendre le contrôle de son flux).
CenterTube fonctionne grâce à un modèle RL (Reinforcement Learning), celui-ci se divise principalement
en trois étapes clés :
Détection du biais : le système analyse en temps réel la moyenne du slant des
vidéos de la page d'accueil de l'utilisateur.
Injection de neutralité : si le système détecte un biais trop marqué, il
sélectionne
des vidéos d'intervention. Ces vidéos sont neutres ou opposées au biais.
Masquage invisible : ces vidéos sont alors lues automatiquement en arrière-plan
lorsque l'utilisateur n'est pas actif sur la plateforme. L'algorithme de YouTube est alors ainsi
nourri avec des données diversifiées afin de neutraliser ce biais.
Les résultats obtenus, comme le montre la figure ci-dessous, permettent de neutraliser l'apparition de
biais, que ce soit pour une radicalisation de gauche ou de droite :
CDFs (Cumulative Distribution Functions) illustrant la distribution des angles pour les
faux comptes avant et après l'intervention (pour différentes valeurs de m, c'est-à-dire le nombre
de vidéos d'intervention diffusées).
Sur le plan éthique, cette technologie transforme l'utilisateur : celui-ci cesse d'être un simple
Bestand (un stock de données passif) pour devenir un agent capable de réguler son
environnement numérique.
Conclusion éthique : vers une responsabilité partagée
Cet article scientifique démontre que l'algorithme de recommandation de YouTube n'est pas neutre. En
effet, il agit comme un Gestell (un système de commande) qui transforme l'utilisateur en
Bestand (une ressource de données) et ce, afin de maximiser le profit au détriment de la
diversité des opinions. Face à cette « boîte noire », la responsabilité est désormais
collective :
Les plateformes et les concepteurs : ils doivent rendre leurs codes lisibles et
transparents afin de privilégier la justice et le bien commun à la rentabilité.
L'État : il doit imposer des cadres légaux afin de protéger ses citoyens.
L'utilisateur : en utilisant une solution comme CenterTube, il a le pouvoir de
récupérer son libre arbitre et est à même de se défendre des biais algorithmiques de YouTube.
Finalement, l'éthique des algorithmes dépend d'un équilibre entre vigilance des utilisateurs, régulation
politique et transparence des concepteurs et des plateformes et non d'un seul acteur.
Débat réalisé avec nos camarades de classe
Afin d'obtenir davantage de retours sur notre question éthique et de récolter différents points de vue,
nous avons organisé dans le cadre du cours d'éthique un débat ouvert avec certains de nos camarades de
classe sur cette question.
Contenu du débat
Lors de ce débat, les avis et arguments de chaque intervenant ont été riches. Le début de celui-ci a
été marqué par la mise en avant d'un des intervenants de la responsabilité de chacun sur sa
consommation de contenus, et plus particulièrement sur sa consommation de contenus dits
« problématiques ». Une réponse pertinente à cet argument a été de souligner le manque de transparence
sur le fonctionnement de ces algorithmes de recommandations. Cet argument soulève une question
importante :
Dans quelle mesure sommes-nous responsables des contenus que nous consommons lorsque ces systèmes de
recommandations manquent de transparence quant à leur fonctionnement ?
Une autre question sur ce même sujet est :
Comment décider et sur quels critères juger qu'un contenu est bannissable ?
La suite du débat s'est ensuite portée sur le manque de régulation de ces algorithmes de
recommandations, les avis ont tantôt convergé, tantôt divergé montrant la complexité de cette question
éthique.
Le débat s'est alors terminé sur une question ouverte invitant à la réflexion :
Si un contenu n'est légalement pas bannissable mais que les systèmes de recommandations empêchent
celui-ci d'être promu, n'est-ce pas de la censure ?
Cette réflexion mène à une question encore plus vague, dont une simple réponse ne peut permettre
d'obtenir satisfaction de l'ensemble :
Où se trouve finalement la limite d'acceptation de la promotion des contenus sensibles ?
Pour conclure, ce débat a apporté différents points de vue, mettant ainsi en avant la difficulté à
trouver un accord sur la réponse à fournir.
Avis personnels
Antoine Patoux
Je pense que les effets des réseaux sociaux et des algorithmes de recommandation sont
négligés par la majeure partie de la population. Faire ce projet m'a permis de réaliser
que ces algorithmes ont une influence réelle sur notre vie et sur notre manière de penser
et qu'ils ont malheureusement tendance à réduire l'esprit critique en ne nous montrant
que des contenus avec lesquels on est déjà d'accord. Je pense que cet effet est une des
raisons des divergences croissantes dans notre société.
Si on fait le lien avec Aristote, je trouve que l'idée que la vertu se trouve dans le
juste milieu est bien adaptée à ce problème étant donné que les algorithmes ont justement
tendance à nous pousser vers les extrêmes.
Je pense que les solutions évoquées comme le cadre réglementaire peuvent être
intéressantes mais que la nécessité est plutôt de faire comprendre aux gens le
fonctionnement de ces algorithmes pour qu'ils perçoivent les conséquences de ceux-ci
dans leur vie.
Sacha Malray
Pour moi, l'algorithme de YouTube n'est clairement pas neutre, et il pousse vraiment les
gens vers la radicalisation. CenterTube est une bonne idée, mais à lui seul ça ne réglera
rien. Tant que les plateformes ne jouent pas le jeu, c'est à nous de rester critiques.
Alex Thayse
Après avoir passé tout ce temps à décortiquer le fonctionnement des algorithmes de
recommandation, mon regard a vraiment changé. Au départ, on a souvent l'impression que
ce sont de simples outils pratiques, là pour nous faciliter la vie. Mais en allant plus
loin, le constat est assez effrayant.
Ce qui me dérange le plus, c'est de voir à quel point on perd le contrôle sans même s'en
rendre compte. En cherchant toujours à capter notre attention pour générer des revenus
publicitaires, l'algorithme nous enferme doucement dans une bulle. Savoir que notre temps
de cerveau et nos réactions sont considérés comme de la simple marchandise à exploiter
ce « Bestand » évoqué dans notre réflexion me pose un vrai problème éthique.
Sous prétexte de nous donner ce qu'on aime, ces systèmes finissent par diviser les gens
et pousser les opinions vers les extrêmes, tout simplement parce que la polémique fait
cliquer et rapporte plus.
Face à ça, je ne crois pas que les plateformes vont changer d'elles-mêmes, puisqu'elles
n'y ont aucun intérêt financier. À mes yeux, la solution doit venir de deux côtés.
D'abord, il faut que l'État s'implique plus fortement et impose des lois strictes pour
obliger ces entreprises à être transparentes. Ensuite, les idées techniques comme
CenterTube prouvent qu'on peut utiliser la technologie pour se défendre, en cassant
nous-mêmes ces fameuses bulles de filtres. Cette solution est d'autant plus intéressante
que chaque personne qui se soucie de ce problème peut l'utiliser dans son quotidien.
Pour résumer, il est évident qu'on ne pourra plus se passer de ces réseaux et de ces
algorithmes. Mais je trouve qu'il est nécessaire d'arrêter de se comporter en
consommateurs passifs qui subissent ce qu'on leur donne. Nous devons reprendre la main
sur ces outils pour qu'ils recommencent à nous servir, au lieu de se servir de nous.
Lucas Bricoult
Selon mon avis, les algorithmes de recommandations représentent une avancée technologique
utile facilitant notre accès à l'information tout en personnalisant notre expérience
numérique. Sans eux, il serait beaucoup plus difficile d'accéder si rapidement aux
contenus pour lesquels on porte de l'intérêt. Cependant, en privilégiant les contenus
générant le plus de réactions et donc d'engagement, ils manquent de neutralité et
favorisent ainsi le risque de diffusion de contenus extrêmes, de désinformation ou de
discours haineux.
Je trouve également problématique le manque de transparence de ces systèmes, les
utilisateurs manquent d'informations sur la manière dont sont produites leurs
recommandations et donc sur l'influence de ces algorithmes quant aux contenus qu'ils
visionnent. Malgré cela, je ne pense pas que supprimer complètement ces technologies
représente la meilleure solution car celles-ci font maintenant partie de notre quotidien
numérique. Selon moi, il faudrait plutôt un meilleur encadrement de leur fonctionnement
grâce à plus de transparence mais aussi une meilleure éducation des utilisateurs sur le
sujet. Finalement, je pense que la responsabilité devrait être partagée entre les
plateformes, les concepteurs, l'État mais aussi les utilisateurs eux-mêmes.