Dissertation Éthique
Quand le code devient loi : enjeux éthiques d'une technologie sans arbitre.
« À quel point les mineurs et les validateurs sont-ils responsables de l'éthique du réseau si celui-ci est utilisé pour des transactions moralement condamnables ? »
La blockchain est un réseau sans autorité centrale où les transactions sont vérifiées et regroupées en blocs par des mineurs ou des validateurs, rémunérés en cryptomonnaie native (gas fees). Si ces acteurs permettent techniquement des transactions sans en connaître l'origine réelle, dans quelle mesure peuvent-ils être tenus moralement responsables lorsque le réseau sert des activités condamnables ?
Trois grandes lectures philosophiques de la responsabilité
Aristote distingue plusieurs formes de savoir. La techné (τέχνη) désigne le savoir productif, c'est-à-dire l'art de bien faire une chose. La phronèsis (φρόνησις), la sagesse pratique, est la capacité à discerner ce qui est juste dans une situation particulière. Sans phronèsis pour l'orienter, la techné reste aveugle au bien qu'elle devrait servir. C'est précisément cette tension qui structure la question de la responsabilité des mineurs et des validateurs.
Le mineur ou le validateur possède une techné : il maîtrise les algorithmes de consensus, gère ses équipements, optimise sa participation au réseau. Aristote reconnaîtrait cette compétence comme une forme de savoir légitime. Mais il poserait immédiatement la question de sa finalité : vers quel bien cette techné est-elle orientée ?
Pour Aristote, toute techné vise un bien (to agathon). L'art du médecin vise la santé ; l'art du stratège vise la victoire. La techné du validateur vise la sécurité et la fiabilité du réseau, à savoir des échanges justes et vérifiables. Un validateur qui permet techniquement des échanges injustes trahit donc la finalité même de sa techné.
La phronèsis n'est pas une règle à appliquer mécaniquement : c'est la capacité à juger ce qui est bien dans une situation concrète, en tenant compte du contexte, des personnes impliquées et des conséquences. Aristote la situe au cœur de l'action morale. Sans elle, ni la loi ni la technique ne suffisent.
Le validateur qui se contente d'exécuter le protocole sans jamais questionner la nature des transactions qu'il valide manque de phronèsis. Il réduit sa pratique à une techné pure, un savoir-faire sans sagesse, ce qu'Aristote associe précisément à la figure de l'esclave, celui qui exécute sans délibérer. Le validateur vertueux, lui, délibère : il se demande si son action contribue à l'eudaimonia (le florissement humain) de la communauté à laquelle il appartient.
Aristote définit l'homme comme un zôon politikon, un animal politique, fait pour vivre en communauté. La blockchain crée une nouvelle forme de communauté, une sorte de polis numérique gouvernée par des règles partagées. Le mineur n'y est pas un simple technicien anonyme : il est un membre de cette cité, avec des devoirs civiques réels.
Dans la polis aristotélicienne, le bon citoyen n'obéit pas aveuglément aux lois : contribue à leur élaboration et à leur amélioration. De même, le validateur vertueux ne se contente pas d'appliquer le protocole : il participe à la gouvernance du réseau, vote sur les forks, propose des améliorations, et refuse de valider ce qui contredit la finalité commune de la blockchain-polis.
Aristote définit la vertu comme un juste milieu (mésotès) entre deux vices opposés : l'excès et le défaut. Appliquée à notre question, la vertu du validateur se situe entre deux postures également fautives :
Pour Aristote, la responsabilité du mineur n'est ni technique ni purement individuelle : elle est celle d'un citoyen vertueux qui met sa techné au service de l'eudaimonia collective, guidé par la phronèsis plutôt que par le seul algorithme.
Alasdair MacIntyre distingue deux types de biens auxquels aspire tout pratiquant. Les biens externes (argent, prestige, récompenses contingentes) peuvent pousser à tricher : valider n'importe quelle transaction pour maximiser les gas fees. Les biens internes sont l'excellence propre à la pratique elle-même : pour le validateur, c'est la contribution à un réseau de confiance, la maîtrise du consensus, la participation à une infrastructure qui sert réellement la communauté. Un validateur uniquement motivé par les biens externes trahit sa propre croissance morale et la finalité de sa pratique.
Confucius nomme Junzi l'homme vertueux qui respecte les rites (Li) structurant l'harmonie sociale. Le protocole blockchain est une forme de Li numérique : un ensemble de règles partagées garantissant l'ordre des échanges. Mais le Junzi ne suit pas les rites aveuglément, il en comprend la finalité, l'harmonie (He). Si le rite est détourné au service de la désharmonie, le validateur-Junzi doit s'interroger sur la légitimité de sa participation. La visée de l'harmonie communautaire prime sur la lettre aveugle du protocole.
André Comte-Sponville fait de la politesse la vertu première, car elle crée la distance nécessaire pour reconnaître la valeur de l'autre. Dans la blockchain anonyme, l'autre est invisible, réduit à une adresse hexadécimale. La politesse numérique du validateur, c'est précisément cette capacité à reconnaître que derrière chaque adresse se trouve peut-être une personne, victime potentielle ou bénéficiaire. Sans cette reconnaissance minimale de l'altérité, aucune vertu ne peut s'exercer.
Selon l'approche conséquentialiste, ce n'est pas la nature d'une action qui la rend morale ou immorale, mais bien ses effets sur le monde. Appliquée aux mineurs et validateurs, la question devient : les gas fees encaissés pèsent-ils plus lourd que les souffrances générées par les transactions validées ? Comme le formule Hemingway :
Avant tout calcul, il faut identifier le bien moral suprême visé par la technologie. Dans le cas de la blockchain, ce bien suprême est profondément contesté selon les acteurs :
Le conflit éthique surgit précisément quand ces valeurs entrent en collision. Ce que les traders et les non-bancarisés vivent comme une émancipation : l'anonymat, la décentralisation, la liberté. Les États, eux, le vivent comme une menace directe. Les deux camps ne défendent pas la même chose, et c'est là que le calcul utilitariste devient nécessaire.
L'être humain est ici considéré comme un être sensible, capable de ressentir des émotions. L'éthique conséquentialiste évalue donc les actions à l'aune de leurs effets sur ces émotions. Pour le validateur, cela signifie peser :
Jeremy Bentham (1748–1832) pose le principe fondateur : « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. » Il ouvre deux comptes, l'un pour les plaisirs, l'autre pour les peines, et pèse impartialement les intérêts de toutes les parties. Le criminel et la victime sont égaux devant ce calcul.
Appliqué à notre question, le calcul suit sept critères pour chaque plaisir et chaque peine : intensité, durée, certitude, proximité temporelle, fécondité, pureté et étendue. Voici le bilan pour un validateur qui confirme une transaction finançant un trafic d'êtres humains :
| Gas fees (plaisir du validateur) | Dommages aux victimes (peine) | |
|---|---|---|
| Intensité | Faible (fraction de crypto) | Très élevée |
| Durée | Immédiate | Longue, parfois irréversible |
| Certitude | Certaine | Très probable |
| Étendue | 1 personne (le validateur) | Dizaines à centaines de victimes |
Le tableau parle de lui-même : la balance penche massivement du côté de la peine. Bentham ajoute deux précisions importantes. D'abord, le principe d'impartialité : chaque personne compte pour une, qu'elle soit validateur ou victime. On ne peut pas ignorer les souffrances des victimes sous prétexte qu'on ne les connaît pas. Ensuite, la question de la mesure commune : pour comparer des plaisirs et des peines de nature différente, il faut une unité. Bentham propose l'argent. Dans le cas de la blockchain, c'est particulièrement naturel : combien de gas fees valent la liberté d'une victime de trafic humain ? Le calcul est brutal, mais c'est précisément ce que Bentham nous demande de faire.
John Stuart Mill (1806–1873) enrichit Bentham en introduisant une hiérarchie qualitative des plaisirs : tous ne se valent pas. Il distingue plaisirs supérieurs (développement des facultés humaines, harmonie sociale) et plaisirs inférieurs (satisfaction matérielle immédiate).
Mill introduit aussi l'utilitarisme de la règle : plutôt que de calculer transaction par transaction, il vaut mieux établir des règles générales dont l'application systématique maximise le bien-être global. Si tous les validateurs adoptaient collectivement la règle de refuser les transactions liées à des crimes graves, le réseau gagnerait en légitimité et en confiance, ce qui, à long terme, bénéficie à tout le monde.
Mill admet cependant des exceptions : on peut déroger à une règle pour préserver quelqu'un d'un malheur immérité. Appliqué à la blockchain, cela signifie qu'un validateur pourrait légitimement briser l'anonymat, par exemple en coopérant avec les autorités pour tracer les fonds d'un malfaiteur, si cela permet d'éviter un tort grave à une victime innocente.
Robert Nozick propose une expérience de pensée décisive : si une machine pouvait stimuler votre cerveau pour vous faire croire que vous menez une vie parfaite, vous brancheriez-vous à vie ? La majorité refuserait, ce qui suggère que l'humain ne cherche pas uniquement le plaisir, mais aussi l'authenticité de son expérience réelle.
Appliquée au validateur : celui qui encaisse ses gas fees sans se soucier de ce qu'il valide ressemble à quelqu'un branché à cette machine. Il perçoit un gain réel, mais ferme les yeux sur ce qu'il cause. Nozick nous rappelle que ça ne suffit pas. Agir moralement, c'est assumer la réalité de ses actes, pas juste en récolter les bénéfices.
Les trois approches convergent : Bentham fournit le calcul (bilan négatif évident dès lors que les victimes sont nombreuses), Mill fixe la règle collective et la hiérarchie des valeurs (la confiance du réseau prime sur le profit immédiat), et Nozick rappelle qu'encaisser un gain sans assumer ce qu'on cause, ce n'est ce n'est pas agir moralement. C'est juste fermer les yeux. Valider aveuglément des transactions condamnables, c'est choisir le plaisir inférieur et la satisfaction illusoire au détriment du bien commun.
Kant, penseur de l'éthique déontologique, dépasse les conséquences pour interroger le devoir moral en lui-même. Sa question n'est pas quels sont les effets de mon action ?, mais ma maxime peut-elle être universalisée sans contradiction ?
À première vue, la maxime « je valide toute transaction conforme au protocole » est universalisable. Le validateur, comme le facteur qui achemine une lettre sans en lire le contenu, serait simplement un intermédiaire technique.
Lorsqu'un validateur confirme une transaction finançant le trafic d'êtres humains, il rend possible un acte qui réduit des personnes à l'état de marchandises. Kant n'accepte pas l'ignorance volontaire comme excuse : ne pas chercher à savoir ce que l'on valide, alors que des mécanismes d'audit existent, est en soi une faute déontologique.
Si chaque validateur applique ses propres critères moraux, la maxime produit un réseau fragmenté, ce qui contredit le principe du consensus. Il faut donc une norme collective : « ne pas valider les transactions explicitement liées à des crimes contre la dignité humaine » : celle-là, elle, est universalisable.
Kant développe dans la Métaphysique des mœurs l'idée que le droit est l'expression externe de la morale. Mais il met en garde contre l'obéissance aveugle : une loi injuste n'a pas d'autorité morale. Le devoir kantien exige un jugement éclairé, pas une soumission automatique.
Ni la neutralité absolue ni le jugement subjectif individuel ne satisfont les exigences déontologiques. Ce qu'il faut, c'est une éthique du protocole : des règles inscrites dans les normes du réseau lui-même, élaborées collectivement, transparentes et universalisables. Impersonnelle, non arbitraire, respectueuse de la dignité humaine et applicable à tous sans exception.
Benjamin Constant formule une critique décisive de Kant : un devoir isolé de tout contexte devient destructeur. Son exemple classique illustre bien cette limite : doit-on dire la vérité à un assassin qui cherche l'adresse de son ami ? Cette absurdité montre l'absurdité du devoir absolu. Sa conclusion : on n'a de devoir qu'envers ceux qui ont droit à ce qu'on leur doit.
Appliquée au validateur : la neutralité protocolaire n'est due qu'aux utilisateurs légitimes, c'est-à-dire à ceux qui ont droit à la neutralité du réseau. Un réseau criminel qui exploite l'anonymat pour financer des trafics d'êtres humains n'a pas droit à cette neutralité. Le devoir de neutralité absolu devient une complicité passive. Constant offre à Kant la nuance nécessaire pour une éthique applicable dans le monde réel.
Beauchamp et Childress ont développé, dans le cadre de l'éthique biomédicale, un principisme articulé autour de quatre normes croisant le triangle de Paul Ricœur (JE / TU / IL) :
Ces normes ne se substituent pas à l'impératif catégorique, elles l'opérationnalisent. Elles donnent au validateur une grille concrète pour naviguer entre la neutralité aveugle (vice par défaut) et la censure arbitraire (vice par excès), tout en maintenant le primat de la dignité humaine.
Regards complémentaires sur l'éthique du réseau
L'application de l'éthique Ubuntu à la gouvernance d'une blockchain propose un changement de paradigme. Contrairement à une vision purement technique où le validateur est un agent neutre, l'Ubuntu impose une rationalité relationnelle.
Dans l'éthique Ubuntu, un être humain authentique n'est pas un individu isolé, mais fait partie d'un monde relationnel, communautaire et sociétal.
L'Ubuntu place la dignité humaine au-dessus de toute logique de profit. Un être humain n'est pas une ressource exploitable et ne peut pas être réduit à un simple rouage dans une chaîne de production.
L'anecdote des enfants qui courent vers le panier de fruits en se donnant la main illustre la coopération nécessaire.
En résumé, l'Ubuntu refuse l'idée que le validateur puisse se cacher derrière la neutralité du protocole. Parce qu'il fait partie d'une communauté, ses actes techniques ont des conséquences humaines réelles. Valider, c'est choisir : et ce choix engage sa responsabilité envers tous ceux que le réseau touche.
Pour Gilbert Simondon, la technique n'est jamais neutre ou isolée. Elle est un produit de l'intelligence humaine qui nécessite une culture technique pour ne pas devenir une source d'aliénation.
Le premier défi éthique du validateur est de ne pas traiter le réseau comme une simple « boîte noire ». Simondon distingue deux approches :
La blockchain est un objet de culture car elle naît de la volonté humaine de restaurer l'égalité d'accès (le permissionless).
Un objet technique est « concret » quand ses différentes fonctions agissent en synergie. Le Proof of Stake (PoS) en est l'exemple : il intègre la sécurité directement dans la participation au réseau, faisant converger éthique environnementale et sécurité technique.
Le milieu associé est l'environnement (le réseau) qui permet à l'objet technique de fonctionner. Des transactions moralement condamnables ne sont pas seulement un problème moral : elles constituent une pollution du milieu. Elles attirent la censure, détruisent la confiance et menacent la survie technique du réseau.
L'éthique simondonienne du validateur est donc une éthique de la maintenance et de la régulation : il ne s'agit pas de laisser le protocole tourner seul comme une boîte noire, mais de maintenir une présence humaine capable d'intervenir quand le réseau dérive. Le validateur qui comprend la blockchain comme un objet de culture, et non comme un simple outil à profit, est celui qui garantit que le réseau reste ouvert, vivant et au service de la communauté.
Heidegger veut montrer que la technique représente un mode de dévoilement de l'être (Gestell) qui transforme notre rapport au monde de manière irréversible. Dans cette transformation, tout objet, physique ou métaphysique, peut nous apparaître comme un stock (Bestand) d'où la technologie puise ses ressources. Ce que Heidegger appelait le danger suprême de la technique s'applique particulièrement bien à la blockchain : elle ne réduit pas seulement l'humain à une ressource : elle réduit ses valeurs morales d'identité et de confiance à des données calculables.
| Élément humain/naturel | Transformation en Bestand (Fonds) |
|---|---|
| Richesse | Liquidité (disponibilité totale pour le swap), sortie de tout contexte humain |
| Confiance | Preuve cryptographique qui remplace la bienveillance par une condition quantitative |
| Identité | Adresse / DID (ressource d'authentification, non une personne) |
| Temps | Block-height (durée découpée et calculable) |
| Vérité | État du Ledger (stock de faits indiscutables. Mais peut-on débattre une vérité indiscutable ?) |
Étymologiquement, la responsabilité désigne la capacité à répondre. Dans la blockchain, la seule entité qui peut répondre, c'est le code. Les humains qui le maintiennent sont vus comme une ressource, non comme des personnes morales. Le validateur peut toujours dire : « Je n'ai pas choisi de valider cette transaction condamnable, c'est le protocole. » Et cette excuse est, techniquement, vraie.
La blockchain instaure ainsi une anesthésie du jugement moral. Elle crée un monde « parfaitement honnête » en supprimant la possibilité de mentir. Mais si l'on ne peut plus choisir d'être malhonnête, est-on encore vraiment honnête ? L'honnêteté n'est plus une vertu morale mais une contrainte technique. Notre muscle du jugement éthique s'atrophie.
Au nom de transactions fiables, consensuelles et efficaces, le protocole enferme ses participants dans un monde où la moralité des actions n'est plus un sujet. La blockchain tend ainsi à devenir anti-éthique : le pourquoi de l'action ne compte plus, seule la conformité technique importe.
Cette neutralité du protocole n'est pas sans poser une question inverse : dans un monde où la morale est toujours teintée du contexte culturel et historique dans lequel elle naît, se mettre en retrait de tout jugement moral peut aussi être une posture défendable. Une règle morale née dans un État autoritaire peut être perçue comme anti-morale ailleurs.
La blockchain représente ainsi une victoire de la morale (système de normes strictes) sur l'éthique, questionnement libre sur la vie bonne avec et pour autrui. Elle offre la « paix » par la contrainte, là où l'humain recherche la « justice » par la responsabilité.
Vitalik Buterin, co-fondateur d'Ethereum, offre une perspective interne précieuse sur la question de la responsabilité. Lorsque The DAO fut hacké en 2016, Buterin soutint le hard fork pour annuler les transactions frauduleuses, allant directement à l'encontre du dogme « code is law ». Pour lui, l'immuabilité du code n'est pas une valeur sacrée et elle n'a de sens que si elle sert la confiance des utilisateurs. Lorsque le code trahit cette confiance, le jugement collectif de la communauté doit primer. En ce sens, il rejoint Simondon : la gouvernance humaine du protocole est une nécessité éthique, pas une trahison de l'idéal décentralisé.
Face aux sanctions OFAC de 2022 et à la censure de Tornado Cash par les validateurs, Buterin adopte cependant une position plus nuancée. Il s'opposa à la censure au niveau des validateurs individuels, jugeant qu'elle créait une forme de capture réglementaire qui menacerait la neutralité crédible du réseau, ce principe selon lequel les règles du protocole doivent s'appliquer de façon identique à tous, sans discrimination. Pour lui, si un État peut forcer des validateurs à censurer des transactions, Ethereum n'est plus un bien public neutre mais un prolongement du pouvoir étatique.
Sa position de fond est donc la suivante : les validateurs individuels ne doivent pas être les arbitres moraux du réseau, mais la gouvernance collective du protocole , via les forks, les EIP (Ethereum Improvement Proposals) et le consensus communautaire, doit pouvoir encoder des valeurs éthiques. Il réconcilie ainsi Kant (normes universalisables) et Simondon (machine ouverte) : la réponse aux dérives n'est pas la censure individuelle mais la délibération collective inscrite dans le code.
Dans son article de recherche Blockchain Ethics (Philosophies, 2024), Peter G. Kirchschlaeger propose une grille d'analyse ancrée dans les droits humains comme point de référence éthique universel. Sa thèse centrale : la blockchain représente un passage d'un réseau intermédié (banques, États, notaires) à un réseau immédiat, une confiance en la mathématique qui rend les intermédiaires obsolètes. C'est précisément cette suppression des intermédiaires qui crée le problème éthique central :
La blockchain est fondamentalement ambiguë : elle peut servir de bonnes causes comme mener à de mauvaises conséquences, selon les applications choisies. Mais une chose est certaine : la responsabilité éthique humaine ne peut pas être déléguée à la technologie elle-même. Même lorsque les humains sont exclus des chaînes de valeur automatisées, ils demeurent les acteurs moraux décisifs, car la blockchain manque d'autonomie, de liberté et de conscience morale.
Trois affaires réelles qui incarnent les dilemmes éthiques de la blockchain
Le marché noir en ligne Silk Road utilisa Bitcoin pour traiter plus d'1,2 milliard de dollars de transactions illicites (drogues, armes, faux documents) avant d'être démantelé par le FBI en 2013.
Les mineurs Bitcoin qui validaient ces transactions illustrent le défaut aristotélicien : une techné sans phronèsis. Maîtrisant parfaitement le protocole de minage, ils ont néanmoins trahi la finalité de leur art, la sécurisation d'échanges justes, en participant à une chaîne causale destructrice. Aristote dirait qu'ils ont agi comme des esclaves du protocole, non comme des citoyens vertueux de la polis numérique.
L'Ubuntu le formule autrement : chaque mineur qui valide une transaction alimentant un trafic de drogues participe à la diminution de la dignité de toute la communauté. « Je suis parce que nous sommes » : si le réseau détruit, c'est chaque nœud qui détruit.
En juin 2016, un attaquant exploita une faille dans le code d'un fonds d'investissement décentralisé (The DAO) pour siphonner 3,6 millions d'Ether (~60 millions de dollars). Le code n'avait pas menti : il avait exécuté exactement ce qui était écrit. Pourtant, la communauté Ethereum vota un hard fork pour annuler les transactions.
Heidegger aurait vu dans la position initiale (« code is law, les fonds sont perdus ») l'illustration parfaite de l'anesthésie morale : le protocole a remplacé le jugement humain. Le hard fork fut précisément le refus de cette anesthésie : les humains ont repris leur rôle de sujets moraux.
Pour Simondon, la communauté Ethereum a agi en régulateur du milieu associé : face à une dérive systémique, elle est intervenue pour préserver la santé de l'écosystème. Les partisans d'Ethereum Classic, qui refusèrent le fork au nom du « code is law », choisirent quant à eux la boîte noire plutôt que la machine ouverte.
En août 2022, le Trésor américain (OFAC) sanctionna Tornado Cash, un mixeur Ethereum utilisé notamment par le groupe Lazarus (Corée du Nord) pour blanchir 455 millions de dollars issus de cyberattaques. En quelques semaines, plus de 70 % des blocs Ethereum censurèrent les transactions issues d'adresses sanctionnées, au pic de la conformité OFAC.
Kant y voit la tension centrale de son système : la neutralité technique cesse d'être tenable quand elle devient complicité de réification d'autrui. La norme collective adoptée par les pools, à savoir refuser les adresses OFAC, est universalisable et rationnellement fondée. Mais il met aussi en garde : une loi injuste n'a pas d'autorité morale.
C'est là que Vitalik Buterin intervient : il s'opposa publiquement à la censure au niveau des validateurs, jugeant qu'elle menaçait la neutralité fondatrice d'Ethereum. Pour lui, la réponse n'est pas individuelle mais protocolaire : le réseau doit s'auto-corriger via des mécanismes de fork collectif, pas via la morale de chaque validateur.
Vers une responsabilité partagée
La question de la responsabilité des mineurs et des validateurs ne se résout pas par un simple recours à la technique. C'est d'abord une question philosophique.
Aristote pose d'abord la question de la finalité. Toute techné vise un bien : celle du validateur vise la sécurité d'échanges justes. Un mineur ou validateur qui maîtrise parfaitement le protocole mais valide sans discernement des transactions destructrices possède une techné sans phronèsis, c'est-à-dire un savoir-faire sans sagesse pratique. MacIntyre précise que les biens internes de la pratique (l'excellence du réseau) valent davantage que les biens externes (les gas fees) ; Confucius y ajoute l'exigence d'harmonie ; Comte-Sponville rappelle que la politesse, reconnaître l'autre derrière chaque adresse, est la première vertu sans laquelle aucune autre ne s'exerce.
L'Utilitarisme apporte ensuite un calcul structuré. Bentham ouvre deux comptes, plaisirs d'un côté et peines de l'autre, et pèse impartialement les intérêts de toutes les parties. Le bilan, quand une transaction finance un trafic d'êtres humains, est sans appel : l'étendue des souffrances écrase largement les gas fees encaissés, et le principe d'impartialité interdit d'ignorer les victimes. Mill enrichit ce calcul en distinguant plaisirs supérieurs (confiance dans le réseau, inclusion financière) et plaisirs inférieurs (profit immédiat). Valider aveuglément, c'est choisir délibérément le plaisir inférieur au détriment du bien commun. Il propose l'utilitarisme de la règle : une norme collective adoptée par tous les validateurs maximise l'utilité globale mieux qu'un calcul transaction par transaction. Nozick, enfin, rappelle qu'encaisser un gain sans assumer ce qu'on cause, ce n'est pas agir moralement, c'est fermer les yeux.
Kant tranche la question sur le plan du devoir. La neutralité technique ne constitue pas une défense morale suffisante. Dès lors qu'un validateur participe à une chaîne causale qui réduit des êtres humains à l'état de marchandises, il engage sa responsabilité déontologique. Benjamin Constant nuance : la neutralité n'est due qu'à ceux qui ont droit à elle, pas aux acteurs criminels. Le principisme de Beauchamp et Childress opérationnalise cette exigence : autonomie des utilisateurs légitimes, non-malfaisance, justice.
Heidegger, Simondon et l'Ubuntu convergent enfin sur une même intuition : la responsabilité n'est ni individuelle ni purement technique Elle est communautaire et systémique. Heidegger avertit que la blockchain dissout la responsabilité par construction, instaurant une anesthésie du jugement moral. Simondon répond par l'éthique de la régulation : le validateur est un régulateur du milieu associé, non un automate. L'Ubuntu complète : « je suis parce que nous sommes » : réduire son rôle à l'exécution mécanique d'un protocole, c'est déjà faillir à une responsabilité morale réelle.
Ces voix s'articulent en une réponse à plusieurs niveaux. Aristote pose la question de la finalité : toute techné doit être orientée par la phronèsis vers le bien commun, et les biens internes de la pratique priment sur les biens externes. L'utilitarisme apporte un calcul : le bilan est négatif dès lors que les souffrances causées dépassent les gas fees encaissés, et une règle collective maximise l'utilité mieux que le calcul individuel. Kant identifie l'exigence déontologique : des normes universalisables, nuancées par Constant (la neutralité n'est due qu'à ceux qui ont droit à elle, pas aux acteurs criminels) et opérationnalisées par le principisme. Heidegger avertit que la blockchain dissout structurellement la responsabilité. Simondon identifie la posture du régulateur ; Ubuntu rappelle que la responsabilité est avant tout communautaire : je suis parce que nous sommes. Buterin et Kirchschlaeger ancrent ces positions dans la réalité technique : la gouvernance protocolaire collective est le seul lieu où une éthique blockchain peut s'incarner durablement.
La responsabilité des mineurs et des validateurs existe, mais elle n'est pas individuelle : elle est collective et systémique. Elle ne se manifeste pas dans la validation ou le rejet de telle transaction, mais dans le choix de quels protocoles soutenir, de quelles normes intégrer au code, et de quel réseau construire ensemble. En ce sens, l'éthique blockchain n'est pas une question technique, c'est une question de philosophie politique sur la responsabilité des architectes invisibles de nos nouveaux espaces publics numériques.
La techné sans phronèsis est aveugle. Le validateur vertueux oriente son savoir-faire vers les biens internes de la pratique et le bien commun de la polis numérique.
Le calcul est sans appel : l'étendue des souffrances causées dépasse les gas fees. Une règle collective maximise l'utilité globale.
Des normes universalisables qui protègent la dignité humaine. La neutralité n'est due qu'à ceux qui ont droit à elle (Constant).
Je suis parce que nous sommes. La responsabilité est communautaire et relationnelle.
Le validateur régule le milieu associé par la culture technique, jamais simple automate d'une boîte noire.
La blockchain dissout la responsabilité par construction. L'anesthésie morale est structurelle : le protocole remplace le jugement.
La gouvernance protocolaire collective est le seul lieu où une éthique blockchain peut s'incarner durablement.
Les réflexions présentées s'appuient sur les ouvrages et articles suivants :
Les termes blockchain utilisés dans ce débat
Identifiant public d'un portefeuille, généré par cryptographie. Sur Ethereum, elle ressemble à : 0x742d35Cc… C'est ce qui remplace l'identité humaine dans la blockchain : une chaîne de caractères, pas un nom.
Terme heideggerien désignant les "stocks de ressources" mis à disposition de la technique. Dans la blockchain, identité, confiance et vérité deviennent des Bestände, des matières premières calculables plutôt que des dimensions humaines.
Unité de base de la blockchain. Chaque bloc contient un lot de transactions validées, un horodatage et le hash du bloc précédent. C'est ce lien cryptographique qui forme la "chaîne".
Registre distribué, partagé entre tous les participants d'un réseau, sans autorité centrale. Chaque entrée est cryptographiquement liée à la précédente, rendant toute falsification détectable par l'ensemble du réseau.
Principe selon lequel le code du protocole fait office de loi, sans interprétation possible ni recours à une autorité humaine. Lawrence Lessig (1999) fut l'un des premiers à analyser ce phénomène, en avertissant que le code pouvait devenir une forme de régulation plus puissante que la loi traditionnelle.
Mécanisme par lequel les nœuds d'un réseau s'accordent sur l'état valide du registre, sans autorité centrale pour arbitrer. Le Proof of Work et le Proof of Stake sont deux façons différentes d'y parvenir.
Organisation Autonome Décentralisée. Structure dont les règles de gouvernance sont encodées dans des smart contracts. Il n'y a pas de dirigeant : les décisions se prennent par vote des détenteurs de tokens. Le hack du DAO en 2016 est l'un des cas éthiques centraux de ce débat.
Absence d'autorité centrale unique. La validation des transactions et la conservation du registre sont réparties entre des milliers de nœuds indépendants dans le monde. C'est à la fois la promesse et le problème éthique de la blockchain.
Modification du protocole. Un hard fork crée une rupture permanente : deux chaînes incompatibles naissent (c'est ce qui a produit Ethereum Classic après le hack du DAO). Un soft fork est rétrocompatible avec l'ancienne version.
Frais de transaction payés par l'utilisateur pour rémunérer le validateur et couvrir le coût de calcul de l'opération. Ils varient selon la congestion du réseau, et constituent la principale source de revenus des mineurs et validateurs.
Terme heideggerien pour l'arraisonnement : le mode de dévoilement techniciste du monde qui réduit tout à ce qui peut être optimisé et mesuré. Dans ce projet, le protocole blockchain est analysé comme un Gestell, un dispositif qui recadre le réel en termes de stocks et de calcul.
Empreinte cryptographique d'une donnée. La moindre modification de l'entrée produit un hash radicalement différent. C'est ce mécanisme qui rend la falsification d'un bloc détectable immédiatement par tout le réseau.
Une fois enregistrée, une transaction ne peut pas être modifiée ou supprimée. C'est à la fois la force de la blockchain, car personne ne peut tricher rétroactivement, et la source de son problème éthique : une injustice encodée est une injustice permanente.
Le registre partagé entre tous les nœuds du réseau. Chaque participant en conserve une copie identique et à jour. C'est cette redondance qui rend la falsification quasi impossible : il faudrait modifier simultanément la majorité des copies.
Participant qui valide les transactions et crée de nouveaux blocs via le Proof of Work. Il résout des problèmes mathématiques complexes en échange d'une récompense en cryptomonnaie. C'est un acteur central du débat éthique de ce projet.
Concept de Simondon désignant l'environnement technique et humain dans lequel un objet technique fonctionne. Pour la blockchain, c'est l'ensemble du réseau : nœuds, validateurs, utilisateurs. Des transactions condamnables polluent ce milieu et menacent la survie de l'objet technique lui-même.
Service qui mélange plusieurs transactions pour brouiller leur traçabilité. Tornado Cash en est l'exemple le plus connu, sanctionné par l'OFAC en août 2022 pour avoir facilité le blanchiment de 455 millions de dollars issus de cyberattaques nord-coréennes.
Ordinateur participant au réseau blockchain. Il stocke une copie du ledger et participe à la validation des transactions. Plus il y a de nœuds indépendants, plus le réseau résiste à la censure et à la corruption.
Caractère ouvert d'un réseau : n'importe qui peut rejoindre et y effectuer des transactions sans demander d'autorisation à une entité centrale. C'est l'une des promesses fondatrices de la blockchain, et ce qui rend son contrôle éthique si difficile.
Interface permettant de gérer ses actifs blockchain. Contient en réalité des clés cryptographiques ; les actifs eux-mêmes restent sur la blockchain. Perdre sa clé privée, c'est perdre l'accès à ses fonds définitivement.
Contrairement à l'anonymat total, le pseudonymat signifie que les transactions sont publiques et traçables, mais liées à une adresse et non à une identité réelle. On sait ce qu'une adresse a fait, pas qui se cache derrière. C'est ce qui rend le contrôle éthique de la blockchain si difficile.
Mécanisme de consensus où les validateurs sont sélectionnés en proportion de leur mise (staking). Beaucoup moins énergivore que le PoW. Ethereum a basculé vers le PoS en septembre 2022 ("The Merge"), réduisant sa consommation de ~99,5 %.
Mécanisme de consensus où les mineurs s'affrontent dans une course de calcul pour valider les blocs. Très sécurisé mais extrêmement énergivore : Bitcoin consomme autant que certains pays. C'est le modèle d'origine de la blockchain.
Sanction automatique appliquée aux validateurs malveillants dans un réseau PoS : une partie de leur mise est confisquée par le protocole. Pour Simondon, c'est un exemple de morale devenue schème technique, l'honnêteté comme condition de stabilité interne du système.
Programme informatique déployé sur la blockchain, qui s'exécute automatiquement quand des conditions prédéfinies sont remplies. Il n'y a pas d'intermédiaire : le code est son propre notaire. C'est lui qui permet les DAO, la DeFi et les NFT.
Action de "mettre en jeu" des cryptomonnaies pour participer à la validation des transactions dans un réseau PoS. En contrepartie, le validateur perçoit des récompenses. C'est aussi ce qui le rend vulnérable au slashing en cas de comportement malveillant.
Dans un réseau Proof of Stake, participant qui confirme les transactions en mettant en jeu des cryptomonnaies (staking). C'est l'équivalent du mineur dans un réseau PoW, et l'acteur central du débat éthique de ce projet : jusqu'où va sa responsabilité morale ?